Changer la consigne… par Yannick

Notre traversée de la péninsule ibérique est sur le point de s’achever au phare de l’Europe. Là où l’Afrique vient presque embrasser le vieux continent, ne laissant qu’un détroit , celui de Gibraltar, comme poste frontière. Nous avons déjà beaucoup appris de tous ces acteurs de transition, l’anti-vaniteux, le pèlerin, les nouvelles reines, l’universitaire et le social-businessman. Ils veillent activement sur l’humanité de notre monde et essayent, chacun à leur façon, d’en corriger les aberrations.

Avant de refermer la porte de l’occident, notre famille devait encore découvrir une sixième planète. Celle où se joue le drame de l’allumeur de réverbère qui se doit de ne pas laisser entrer cette nuée d’intrépides voyageurs, alors même que toute les lumières de son réverbère les attirent inéluctablement à lui.

Dès la frontière andalouse, nous croisons, seuls ou par petits groupes, les silhouettes remarquables des migrants africains. Le soir venu, nous installons notre bivouac à deux pas de leurs camps d’infortune fait de bâches, de cartons et de planches. Point de discussions possibles, leur démarche est fuyante afin d’éviter tout contrôle inopiné. L’irrégularité administrative de leur situation les pousse à la plus grande méfiance et les conduit aujourd’hui à se faire exploiter comme travailleurs sans papiers. Dans l’anonymat des serres de plastique, ils cueillent des framboises et des fraises édulcorées en partance de l’Espagne pour irriguer tous nos supermarchés européens. Drôle de liberté de circulation de notre espace Schengen !

Curieux d’en savoir plus, nous débarquons à Cadix, terre historique d’émigration andalouse et aujourd’hui d’immigration sub-méditerannéenne pour rencontrer l’association Cardijn. Une quarantaine d’hommes en transit trouvent ici un lieu de repos, d’accompagnement et de soutien pour quelques semaines avant de repartir. La présence des enfants amène le jeu, les sourires. Ils se livrent spontanément à nous et partagent leur histoire.

Le traumatisme de la traversée est encore bien présent dans leurs yeux et la gorge se noue au moment d’évoquer leur parcours personnel. Khalid explique que pour empêcher son fils aîné de 23 ans de prendre le large, c’est lui qui a pris sa place dans la barque. Départ de Rabat à vingt, propulsé par un moteur de 15 chevaux. Quatre jours de mer dont deux sans boire ni manger, pour arriver sur les côtes et voir leur passeur s’enfuir en 4×4 avec tout l’argent du passage. Mba, tout juste 16 ans, s’est échappé du Cameroun où il travaillait de force pour la milice qui l’avait kidnappé. Tentant une première fois la traversée, il se fait rattraper en Lybie et renvoyer au pays. Mais chassé par sa famille, il tente une seconde fois « l’aventure » avant de rejoindre Cadix à l’été. Et Ameen, ce jeune Yeménite, brillant étudiant en architecture, qui a parcouru tout le Maghreb pour fuir la guerre et redémarrer à zéro.

A Cardijn, chacun d’eux reçoit un appui psychologique et réfléchi à son projet personnel. Certains repartent rapidement, d’autres ont besoin de plus de temps et quelques-uns décident de s’intégrer localement. Si l’action de cette association caritative est salutaire, elle souligne paradoxalement toute l’aberration d’un système. Sujet politique majeur qui menace aujourd’hui de faire imploser l’Union européenne, l’accueil des migrants interroge la règle implicite du chacun pour soi. Quelqu’un qui n’a pas de papiers, pas de soutien, pas de travail, ne rentre dans aucune de nos cases. On aurait préféré qu’il ne vienne pas, mais il est là. Beaucoup voudraient le voir repartir, mais heureusement, il a des droits.

Nos réglementations sont bien hypocrites. Le passeur profite de leur espoir. Le douanier ferme les yeux. Les gendarmes enregistrent puis laissent vagabonder. Enfin, le patron peu scrupuleux abuse de leur détresse. Et je n’ose même pas vous parler du sort réservé à ces pauvres dames, entre drogue et prostitution.

Le phénomène n’est pas prêt de s’arrêter. L’Europe a beau se déchirer sur la question, impossible de changer la consigne. L’allumeur de réverbère devient hystérique. La consigne du chacun pour soi règne en maître et l’on dresse des frontières invisibles mais tout aussi réelles entre nous. La peur de l’étranger fait recette dans les médias. Nous venons pourtant de passer trois jours formidables, émouvants, attachants en compagnie de ces aventuriers des temps modernes.

Eux comme nous allons poursuivre notre route en se disant que, décidément, notre monde moderne est vraiment très très bizarre. Mais heureusement, il existent des tas d’alternatives pour… changer la consigne !

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Laurent. B dit :

    Merci de nous faire partager ce voyage. Vos rencontres sont passionnantes et nous offre un autre regard sur notre vie.
    Pédalez bien et jouissez de ce temps merveilleux du voyage.

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  2. Abdou dit :

    Merci pour ce beau texte pleine de POÉSIE et d’HUMANISME.

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  3. Angelilie dit :

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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